Le bus avait fait étape dans une clairière apparemment aménagée par la main de l’homme. Un peu plus loin, apparaissaient quelques bâtiments qu’aucune vie ne semblait animer. C’était là la communauté des No Life dont avait parlé le chauffeur. Ne sachant pas trop bien de quoi il en retournait, je ne m’éloignais pas trop du bus. Mais le voyage avait été long et nombre de mes compagnons de voyage ressentaient le besoin de se dégourdir les jambes et ils se dirigèrent vers les résidences des No Life…Voyant la perplexité apparaître sur mon visage, une de mes camarades de voyage me dit alors que je ne devais pas m'inquiéter et que les No Life n'avaient de mauvais que leur réputation. Cela avait beau me rassurer, je n'en savais toujours pas plus sur ces êtres qui paraissaient tenir une place à part sur cette île. Je décidais alors de me joindre aux autres voyageurs pour voir cela d’un peu plus près.

Rapidement, je me mêlais aux conversations certes enthousiastes mais presque chuchotées, pour ne pas déranger les No Life qui, bien que pacifiques, pouvaient rentrer dans de très fortes colères dès lors qu’on les perturbait dans leur activité. J’appris également que si ce type de communautés n’existait nulle part ailleurs, l’île en comptait un nombre non négligeable. Là se rassemblaient quelques individus qui n’avaient d’autre souhait que de vivre leur rêve de geeks sans se soucier d’autre chose, se retirant dans les montagnes où aucune autre distraction ne pouvait leur être offerte.

Arrivé devant les bâtiments, forts simples mais recouverts de câbles en tous genres comme les temples incas peuvent l’être de végétation, je ne découvris au final que quelques petites cabanes strictement alignées par rangées et que rien ne distinguait les unes des autres… Aucune vie ne semblait régner là si ce n’était le sourd ronflement des serveurs qu’on ne s’attendait pas à entendre ici…

Mais mon regard fut alors attiré par une véritable armada de camions qui stationnaient un peu plus loin sur la route. Car chose que mon guide Fiioul m’apprit plus tard, les No Life était malgré tout obligés de travailler pour pouvoir faire vivre leurs communautés. Certains travaillaient depuis la montagne, négociant des avatars et joignant ainsi l’utile à l’agréable. D’autres descendaient parfois quelques jours (mais pas trop) en ville pour vendre de petites figurines d’ordinateurs en bois laqué ou pour écouler une boisson gazeuse et noirâtre qu’ils produisaient eux-mêmes. Mais la communauté où nous nous trouvions s’était montrée fort astucieuse. Les No Life ne bougeant quasiment pas de leurs cabanes, ils étaient obligés de se faire livrer tout ce dont ils avaient besoin. Et profitant de cela, ils avaient mis sur pied une efficace société de livraison… Geek Logistic ! Monopolisant le marché de l’île ils profitaient ainsi d’un service qui les nourrissait par la même occasion.

Tournant donc autour d’un camion, je fus soudainement tiré de ma réflexion par quelques cris de surprise en provenance de mon groupe de voyageurs. Me précipitant jusqu’à eux je ne vis d’abord qu’un intense crépitement de flashes. Je me frayais un chemin parmi la foule et je constatais que toute cette agitation était due à un petit être blond aux cheveux mi-longs, ordinateur sous le bras, qui cheminait d’un pas tranquille depuis une des cabanes… Ses yeux de chouette, signe d’un séjour prolongé devant un écran ne pouvaient me tromper… Il s’agissait d’un No Life en sortie !

La confusion la plus totale régnait… Des enfants pleuraient, des femmes s’évanouissaient, des hommes retenaient la foule… Rares étaient les prodiges de ce type et encore plus rares étaient ceux qui pouvaient affirmer en avoir vu un de leurs yeux… Quelques voyageurs plus téméraires que les autres décidèrent alors de le suivre discrètement, à quelques bons mètres, désireux de connaître la raison de cette sortie. Et la curiosité me poussait à me mêler à eux. Nous n’eûmes pas à aller très loin (car le No Life, avare d’exercice physique se fatigue rapidement) et nous le vîmes rejoindre d’autres individus de sa communauté, assis en cercle à même le sol. Et c’est du couvert des arbres que nous pûmes les observer…

Tous avaient les yeux rivés sur leur écran… Et pourtant il semblait que ces êtres communiquaient entre eux, car souvent les éclats de rire ou les grognements fusaient de façon simultanée au sein de cette assemblée.

« Diantre ! Sorcellerie ??? laissais je échapper…

- Non... WIFI… souffla un de mes voisins d’observation sans tourner la tête.

Le moment était intense et je ne sais combien de temps nous sommes restés là avant d’être tiré par les cris lointains du chauffeur de bus qui nous rappelait sans pour autant oser s’approcher car il avait appris l’apparition d’un No Life… Le départ fut rapide et silencieux. Nous remontions dans le bus non sans avoir acheté au préalable quelques babioles au stand de souvenirs. Muni d’un collier en forme de clavier je m’asseyais à ma place, encore tout abasourdi lorsque je croisais le regard de celle qui m’avait rassuré au début de notre étape et qui comme moi avait vu…

« Mais qu’est-ce que… lui demandais-je sans avoir besoin de finir ma phrase.

- C’était une IRL… me lâcha t’elle alors gravement…

Et c’est l’esprit encore tout occupé des mystères que nous avions rencontrés, qu’au détour des derniers contreforts, nous vîmes apparaître les faubourgs de Geekville, la célèbre capitale des Geeks…

…/…