Alors que je sirotais ma boisson sombre et effervescente, profitant tranquillement du soleil geek-islandais, Fiioul apparut et vint s’asseoir à mes côtés, la mine aussi déconfite que s’il avait joué deux jours entiers à Call of Duty sans faire un seul frag, et les épaules plus voûtées qu’à l’accoutumée. Je ne l’avais pas vu depuis quelques jours et je le saluais le plus naturellement possible, ne sachant comment me comporter face à un geek maussade...

Mais je n’eus pas long temps à tergiverser sur la conduite à adopter car le jeune habitant se tourna presque aussitôt vers moi, l’air patibulaire (1) et me lâcha simplement : “La cyber-guerre est déclarée...”

Devant ma mine très certainement plus ahurie que d’habitude, mon guide se leva de sa chaise, presque d’un bond, ce qui me fit renverser ma consommation sur mes habits déjà fort peu frais. “Suis-moi !” me lança-t’il. “Ça ne sert à rien de t’expliquer ici, ça s’rait trop long...” Et après avoir scruté de son regard perçant la foule alentour il rajouta “Et les interfaces ont des oreilles...”.

Tout poisseux de cette mixture étrange typiquement insulaire, j’emboîtais une nouvelle fois le pas de Fiioul. Aussi rapidement que ses amples vêtements et ses lacets défaits le lui permettaient, il s’engagea dans le labyrinthe de rues sans hésiter une seule fois et au bout de quelques temps nous arrivâmes tous deux devant ce qui ressemblait à un énorme entrepôt. Rien ne différenciait ce bâtiment de ceux qui existent sur le continent et que l’on nomme “grande surface”.

Mon guide se dirigea vers un des murs de l’édifice en direction d’une porte invisible pour un oeil non exercé. L’entrée donnait sur une petite pièce où se tenait deux hommes de haute et forte stature, cravatés et vêtus de costumes noirs, ce qui me rappela de peu agréables samedis soirs de ma jeunesse. “C’est OK, il est avec moi” leur lança Fiioul avant de se tourner vers moi “Tu dois te faire scanner, c’est la règle. Je t’attends à l’intérieur”. Puis il présenta son oeil devant un (petit) écran, ce qui eut pour effet de provoquer l’ouverture d’un (petit) pan de mur dans laquelle il s’engouffra.

Un peu inquiet de savoir l’effet que pouvais avoir le fait de se faire scanner par ces deux molosses, je fus cependant heureux de voir qu’il ne s’agissait que d’une nouvelle fouille en bonne et due forme, aussi poussée qu’à mon arrivée sur l’île mais les tests médicaux en moins. Puis l’un des deux gardes numérisa l’une de mes pupilles. “Pour ma collection...” me souffla-t’il avec un sourire plein de dents et un clin d’oeil qui ne me rassurèrent pas plus que ça.

Les formalités accomplies, et soulagé de n’avoir pas souffert je suivais le chemin qu’avait pris Fiioul avant moi et le retrouvait de l’autre côté de la cloison. “Bienvenue dans un des data-center de notre nation...” me dit il d’un ton où pointait une fierté certaine en balayant de la main l’espace qui s’offrait à nous.

Devant nos yeux, et dans nos oreilles également tant le bruit était fort, s’étendaient des mètres et des mètres carrés uniquement remplis de cubes métalliques clignotants et reliés les uns aux autres par ces mêmes kilomètres de câbles qui occupaient les rues de la ville.

Je laissais alors échapper un sifflement entre mes dents et murmurait pour moi-même “OMG ! ça roxxe du poney...” (2)

.../...

(1) ...mais presque... (2) à noter que les tics de langage geek-islandais s’imposent très rapidement dans le discours quotidien et sont plus que difficiles à perdre une fois pris.